Jean Aubry 10 février 2012 Art de vivre / Vin Quand va le vin, va l'amour
Photo : La Face Cachée de la Pomme
Dans leur livre Les aphrodisiaques, un peu, beaucoup, passionnément... (éditions Artulen), les docteurs Tran Ky et F. Drouard parlent du champagne en ces termes: «On a d'abord pensé que l'étrangeté de ses effets provenait d'une puissante hormone sexuelle, la gonado-libérine, qui est libérée en grande quantité par les centres situés à la base du cerveau.» Jusque-là, une demi-flûte commence à peine à titiller l'hormone en question.
Ils poursuivent en disant que «cette hormone n'intervient pas en solo. Bien d'autres hormones et neurotransmetteurs se trouvent en effet dans les "coulisses" du cerveau. [...] Les endorphines déchargées par certaines cellules nerveuses tendent par exemple à dissiper la vigilance, tout en augmentant la perception sensorielle, ce qui rend l'individu sensible aux moindres délicatesses à son égard.» Déjà, ça chatouille un peu plus.
Permettez que je m'interroge: sont-ce ici les vertus de l'alcool, ce «tue-amour» par excellence, ou véritablement le vin de champagne qui lubrifie avantageusement le message amoureux? «Le vin, en très petite quantité seulement, fluidifie la membrane des cellules et facilite les échanges et la libération des messagers chimiques», avancent encore les auteurs. Mais sifflez un magnum de champagne avec votre partenaire et voilà que l'aube du début d'une débandade risque de poindre à l'horizon.
«L'alcool précipite les séquences, hâte l'éjaculation et bâcle les câlins qui sont surpris par le sommeil. Empoisonné, le cerveau répond souvent par une quantité anormale de prolactine, hormone qui va jouer le rôle de trouble-fête. Elle freine le désir, éteint la passion et plonge la verge dans une désolante torpeur», terminent-ils en fournissant une version, ma foi, bien masculine de la chose.
Et la femme, là-dedans? Sans vouloir tracer d'elle le profil d'une intrigante qui veillera à ne servir que la posologie de champagne idéale à son amant, la voilà tout de même coincée entre une gonado-libérine désinhibante et une prolactine particulièrement castrante, merci. L'impératrice Joséphine de Beauharnais sentait-elle son Napoléon Bonaparte assis entre deux chaises ou au contraire bien en selle lorsqu'il lança la célèbre phrase «Je ne peux pas vivre sans champagne. En cas de victoire, je le mérite; en cas de défaite, j'en ai besoin.»? Difficile, ici, de discerner la conquête militaire de l'assaut galant. C'est à se demander s'il ne faudrait pas imposer sur la contre-étiquette d'une bouteille de champagne les seuils recommandés pour éviter toute torpeur, aussi désolante soit-elle!
Quoi qu'il en soit, il apparaît que les vins légers et toniques — le champagne en est l'étalon de mesure par excellence avec ses 12 % d'alcool par volume — permettent d'accrocher dans les yeux de valentines et de valentins ces diamants de la passion. Et de les faire briller longuement. Le porto, c'est chaud, le porto, c'est sensuel, le porto, c'est puissant, mais à la longue ça vous enrobe une libido sans crier gare alors que vous voulez seulement crier go.
Préférez plutôt un muscadet de roche sur des huîtres, un suave soave sur un pétoncle saisi, un cabernet franc de Loire sur une brochette de boeuf teriyaki ou un gamay friand sur du poulet grillé. Pour le reste, je vous invite à regarder l'excellente émission de François Chartier, Papilles, pour relancer les accords et traquer les épices, aussi aphrodisiaques soient-elles.
Dégustation à l'aveuglette
Il Grigio Riserva 2007, San Felice (26,30 $ - 703363): du charnu, du corps, de l'équilibre. Très bon. ***1/2, 2
Marchese Antinori 2006 (29,25 $ - 11421281): déficit de maturité ici, termine sur le végétal. À revoir.
Rocca delle Macie Riserva 2006 (24,50 $ - 10324543): élégance, style, évoque le pinot noir par son caractère épicé. ***, 1
Les amis du vin du Devoir
Nouveau: aux Amis du vin du Devoir s'ajoute une autre dégustation, le lundi 12 mars, à celles des 9 avril, 7 mai et 4 juin prochains. Même poste, même heure.
*** Les vins de la semaine
La belle affaire Les fumées blanches 2011, Côtes de Gascogne, F.Lurton (14,25 $ - 643700)
Ce blanc sec donne l’impression de se mettre en bouche de fines billes de verre tout en croquant dans un quartier de citron vert: voilà pour l’ambiance. Pour le reste, il y a de la clarté, de la suavité, une tonicité qui voisine avec l’amertume pour une finale nette, bien tranchée. Pas mal sur les fettucine aux asperges. 1
La mousse glaçée Neige Première 2009, La Face Cachée de la Pomme (27 $ - 11345291)
Gagnante de la médaille Grand Or lors du Mondial des cidres de glace, cette petite mousse friande et frémissante concentre l’essentiel de la pomme par le froid sans la priver de rebondir au palais avec une insolente beauté. La douceur joue de contrastes avec la vitalité sur une trame fine, terminant bien sec sur l’amer. Exquis. 1
La primeur en blanc Petit Chablis 2010, Laroche (19,25 $ - 11094815)
Petit d’appellation, peut-être, mais vibrant de tempérament, sûrement! La robe jaune pâle avec reflet vert vif trace déjà la voie avec cet éclat si particulier de chardonnays relevés par une touche minérale de terroir.
C’est sec, léger, sapide, friand, articulé, d’excellente tenue.
Apéro? 1
La primeur en rouge Baron de Ley Reserva 2005, Rioja (20,50 $ - 868729)
La vie de château à votre palais? Non seulement ce réserva vous déroule le tapis rouge comme d’autres vous rouleraient une pelle, mais il insiste pour que l’ensemble demeure princier, chic, un rien sophistiqué. Fruité ample bien éduqué sous l’élevage, charme et allonge. Volaille du dimanche aux olives. 1