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Valérian Mazataud 
11 février 2012  Art de vivre / Voyage
Shinjuku - Un condensé de Tokyo

Photo : Valérian Mazataud Le Devoir

Après un plongeon spectaculaire de 62 %, les chiffres du tourisme au Japon remontent peu à peu, même si l'inquiétude face à la menace nucléaire semble encore refroidir de nombreux visiteurs potentiels. Les touristes téméraires ne manqueront pas l'arrondissement de Shinjuku, un véritable condensé de Tokyo. Du quartier étudiant de Takanobaba à celui des plaisirs de Kabuki-Cho, sans manquer de transiter par la gare la plus peuplée au monde. C'est le lieu idéal pour les promeneurs urbains qui n'aiment rien mieux que de se laisser flotter au gré des rues.

Tokyo — Pour visiter Tokyo, il suffit de marcher; mieux encore, il suffit de se perdre. Volontairement ou pas, c'est de toute façon ce qui arrivera, tant l'organisation de la ville peut sembler surréaliste aux non-initiés, et, dit-on, aux Tokyoïtes eux-mêmes.

Dans l'arrondissement de Shinjuku, il y a même un endroit qu'on ne semble pouvoir trouver que si l'on se perd au préalable. C'est un peu comme dans un conte de fées: on s'aventure dans la forêt, de néons en l'occurrence, et c'est le lieu qui vient à vous comme par enchantement. L'endroit en question, c'est le Golden Gai, un réseau de minuscules ruelles recroquevillées sur elles-mêmes et qui ne fleurissent que la nuit.

La scène est croquée par un journaliste du magazine Macleans moins de neuf jours après le tremblement de terre de mars 2011. Le bar Ace's est «plein à craquer»: huit personnes, hilares, alors que le patron apporte un gâteau d'anniversaire.

Ace's est l'un des quelque 200 bars et cafés de toutes sortes qui se partagent une surface grande comme une piscine olympique. Ici, seuls les établissements au deuxième étage ont souffert du séisme. Beaucoup de bouteilles cassées, dit-on.

Du Suzy Q au Coco, en passant par le Roi des Papillons de Nuit, chaque espace ne dispose que de quelques mètres carrés pour accueillir moins d'une dizaine de clients. Alors, pour ne pas se tromper, chaque cahute affiche sa personnalité. Là, les punks se retrouveront, comme l'atteste une affiche des Sex Pistols gondolée par la pluie et déchirée par le vent.

Ici, les amateurs de catch et de films d'horreur partageront quelques verres au Death-Match, alors que les aficionados du jazz et du blues siroteront un saké au Slow Hand. Ailleurs, on ne sert que les habitués, et à d'autres endroits, on se permettra de refuser les non-nippophones. Faut connaître. Certaines portes se fermeront à la vue d'étrangers, tandis que d'autres leur seront grandes ouvertes.

Le tarif d'entrée et le coût des consommations y oscillent autour de 10 $ et on s'assoit face au patron, coude à coude avec les autres clients. Pas question de venir ici pour discuter dans un coin ou bouquiner.

On socialise, dans un yogourt anglo-japonais avec petits dessins et mimes, à moins de maîtriser la langue de Mishima, mais surtout on boit, dans une atmosphère enfumée et joyeuse. «Les Japonais sont très disciplinés et travailleurs», confie un habitué du Slow Hand, la chemise débraillée, la cravate de travers et les yeux brillants, «mais le gouvernement sait qu'il ne peut s'attaquer ni à l'alcool, ni à la cigarette, ni au sexe.»

Le Golden Gai, au coeur du moderne Shinjuku, c'est une pièce de musée urbaine du Japon d'après-guerre. Avant les années 60, les maisons closes occupaient l'endroit, mais les premiers bars ont vu le jour suite à l'interdiction de la prostitution.

Selon la légende, les résidants auraient eux-mêmes défendu leur quartier contre les nombreuses attaques des promoteurs immobiliers et des yakuzas, qui voient en cet îlot un village d'irréductibles fêtards et un incroyable manque à gagner.

Host-boys

Il faut dire que si l'une des entrées du quartier est gardée par le temple Hanazono, l'autre se jette dans la gueule béante du stupre et de la luxure, le quartier «cho», Kabuki-Cho en fait, où un homme de main des yakuzas semble faire le guet à chaque coin de rue. C'est ici que les employés de bureau finissent leurs nuits, bras dessus, bras dessous, la chemise déboutonnée et les lunettes de travers, à magasiner les hôtesses de leur soirée. Autour du quartier rose, les love hotels affichent leurs prix. Le Liberty propose une formule spéciale de 21h à minuit pour 70 $ à peine, alors que le Kanou offre une pudique option «repos» à moins de 50 $ les trois heures.

Pour autant, les Japonaises ne seront pas en reste grâce à un très large choix de clubs réservés aux dames où elles passeront leur soirée en compagnie d'un chevalier servant, un host-boy, gravure de mode androgyne aux cheveux sauvagement teints et soigneusement arrangés. Sur de larges panneaux lumineux, chaque club affiche ses plus belles recrues: Takura, Haru, Yuto, Shidou, Jinn ou Keigo; d'autres sont postés à la porte, à l'affût d'épouses à l'abandon. L'hôte a pour rôle d'embellir la soirée de sa cliente et de se plier en quatre pour répondre à ses moindres désirs, en tout bien tout honneur, évidemment... Si certains étudiants trouvent là un agréable petit boulot, d'autres professionnels récoltent ainsi plusieurs dizaines de milliers de dollars chaque mois.

La nouvelle station

Mais il serait réducteur de résumer Shinjuku au quartier des plaisirs de Tokyo. En fait, à l'image du reste de la ville, l'arrondissement est un lieu de contrastes où se mêlent étudiants, noctambules et gens d'affaires. Ainsi, à quelques centaines de mètres du Kabuki-Cho s'élève la monumentale mairie de Tokyo, une double tour de plus de 240 mètres qu'on dit inspirée de la cathédrale Notre-Dame.

Une visite à l'un des deux observatoires perchés au 45e étage permet de réaliser la démesure du quartier des affaires de Nishi-Shinjuku et des gratte-ciels qui l'entourent, au coeur de ce qui n'était autrefois qu'une modeste station de passage sur un des grands axes routiers du Moyen Âge. Shinjuku se traduit d'ailleurs littéralement par «la nouvelle station». Le 11 mars 2011, les bâtiments ont tangué comme des roseaux, mais ont tenu bon.

Aujourd'hui encore, l'arrondissement abrite la gare la plus achalandée au monde avec ses trois à quatre millions d'usagers quotidiens, presque deux fois la population de l'île de Montréal... Le voyageur perdu y erre le long de kilomètres de couloirs de transit, avant d'hésiter entre les quelque 200 sorties de la station. Ce n'est pas un hasard, d'ailleurs, si l'on se trouve à côté de l'hôtel Park Hyatt, celui-là même où logeaient Bill Murray et Scarlett Johansson, les deux plus célèbres voyageurs perdus de Tokyo, dans le film Lost in Translation. C'est ici que se croisent les lignes des cinq compagnies de métro et de train qui occupent les sous-sols de Tokyo: JR, Odakyu, Keio, Tokyo Metro et Toei.

Dans le film, Charlotte, le personnage de Johansson, hésite quelque temps devant le plan du métro de Tokyo. Lorsqu'elle sort dans la rue, c'est pour se fondre dans une marée humaine, sous les enseignes lumineuses et criardes du boulevard Yasukuni. Il y a ici assez d'écrans et de néons pour faire passer Time Square pour une fête foraine de village. Aux premières gouttes de pluie, tout comme la plantureuse actrice, les passants japonais ouvrent leur parapluie transparent. Les rues commerçantes des alentours de la gare se transforment alors en une forêt de champignons. Des centaines, voire des milliers de parapluies transparents éclosent le long des boulevards et des ruelles et la foule continue sa sourde avancée, dense, disciplinée, implacable.

Les rues mouillées se font les miroirs des enseignes, vitrines, distributeurs de boissons, lanternes et feux de circulation. Les parapluies sont leurs prismes.

Refuge

Chaque restaurant est un refuge et un espace de découverte. Dans les kaiten sushi, on prend place autour du comptoir le long duquel chemine un petit tapis roulant qui transporte la nourriture. Chaque plat transporte un duo de sushis et on paie en fonction de la couleur de l'assiette. Bleue, à peine 120 yens (1 $); rouge cerclé d'or, 350 yens (4,50 $).

À contrecoeur, on consulte une carte des rues que l'on contemple un moment, médusé, fasciné par la complexité fractale des lieux. À tâtons, on retrouve sa chambre d'hôtel, son dortoir ou sa capsule. Il est plus facile de se loger à quelques rues du centre de l'arrondissement, vers l'ouest à Shinjuku-Sanchome, ou au nord dans le quartier étudiant de Takanobaba. Chaque voyageur y trouvera un logement adapté à sa bourse, du plus exigeant au plus «cassé», qui pourra partager une chambre dortoir miteuse et une douche douteuse pour un peu moins de 12 $ la nuit.

De toute façon, qui a besoin de dormir à Shinjuku?

En vrac

-Ace Inn: auberge de jeunesse en capsule. http://ace-inn.jp.

-Site officiel de Shinjuku, en anglais: www.city.shinjuku.lg.jp/foreign/english.

-Guide Lonely Planet Tokyo en quelques jours: ISBN 978-2-84070-915-2.

-Observatoire de la mairie de Tokyo: www.metro.tokyo.jp/ENGLISH/TMG/observat.htm.

-L'auteur s'est rendu au Japon avec l'aide de l'association de vacances scientifiques Objectif sciences international.
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