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Jérôme Delgado 
11 juin 2011  Culture / Arts visuels
Dans l'oeil des entreprises

Photo : Source Espace création, Loto-Québec

Entreprise collective
Des bureaux qui n'en sont pas, une collection de collections utopiste, mais de véritables œuvres d'art. L'exposition Entreprise collective, qui porte la griffe du critique Nicolas Mavrikakis, commissaire de moins en moins occasionnel, n'est pas un leurre. Plutôt une plongée tête première dans la réalité du marché tel que stimulé par les firmes qui achètent et collectionnent.

Pour cette Entreprise collective, la galerie de Loto-Québec, Espace création, a subi une cure qui la rend méconnaissable. On y retrouve une soixantaine d'oeu-vres, tirées des collections de quinze entreprises québécoises — Loto-Québec, mais aussi la Caisse de dépôt, Hydro-Québec et des sociétés privées telles que la Banque Nationale. Le commissaire a fantasmé sur l'idée d'une collection unique, d'une «vision collective de l'art». Avec fougue.

Les oeuvres d'abord, imposantes en nombre et en qualité. Le parcours ensuite, sans bornes de temps ni de genre, qui favorise les allées et venues. Les commentaires, aussi, au sujet de la sous-représentation des femmes, voire de certains arts, la photographie en premier lieu. Enfin, la scénographie, considérable mise en abyme parsemée de détails significatifs.

Le point de départ semble simple: exposer ces oeuvres comme on les imagine au quotidien. On y a donc reconstitué une firme fictive, ses innombrables bureaux, la double pièce du chef, une aire d'attente... Y compris un comptoir d'accueil qui, lui, garde sa fonction.

La mise en abyme commence en dehors de la galerie. Une série de photos d'Emmanuelle Léonard, créée pour l'occasion et par le fait même pas encore «entrée» dans les collections, trace le portrait de quelques employés, de la v.-p. aux finances à l'employé de soutien, dans leur espace de travail, devant un tableau.

L'expo n'a aucun temps mort. Les murs sont tapissés d'oeu-vres, comme un rêve où les entreprises déborderaient d'art. Dans le bureau du patron, espace des maîtres, se côtoient sans gêne Suzor-Coté, Borduas, Riopelle, d'autres automatistes, mais aussi Molinari et Claude Tousignant. À l'autre bout, des murmures proviennent de la salle de réunion. Ce sont les con-servateurs des collections qui témoignent sur vidéo.

Les clins d'oeil du genre se multiplient sans arrêt. Audacieux, Nicolas Mavrikakis a même abandonné, comme documents de travail, quantité de coupures de presse sur les collections d'entreprises, dont celles au sujet de la polémique sur la décision (avortée) d'Hydro-Québec d'éliminer son budget d'acquisition. Il a inséré cel-les-là dans sa section la plus politique et la plus cohérente, dominée par les oeuvres de Dominique Blain et d'Arnaud Maggs dénonçant les enfants ouvriers.

Malgré les apparences, l'expo n'est pas un trompe-l'oeil. C'est la réalité. Un fragment de réalité, car elle ne dit pas tout. Si elle encense les entreprises mécènes, qui font beaucoup pour l'art d'ici, elle occulte quelques vérités. Le marché n'est pas tant en santé. Cette quinzaine de collections ne s'abreuvent-elles pas qu'auprès d'une poignée de marchands? Deux galeries de Montréal, Orange et Push, ne viennent-elles pas de fermer faute de ventes?

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Collaborateur du Devoir
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