Moonrise Kingdom
Réalisation : Wes Anderson. Scénario : W. Anderson, Roman Coppola. Avec Jard Gilman, Kara Hayward, Edward Norton, Bruce Willis, Frances McDormand, Bill Murray, Tilda Swinton, Harvey Keitel. Photo : Robert D. Yeoman. Montage : Andrew Weisblum. Musique : Alexandre Desplat. États-Unis, 2012, 94 min.
L’île de New Penzance, en 1965. Dans une maison de poupées grandeur nature, la caméra opère un travelling latéral, révélant une succession de pièces délicieusement rétro. Dans ces pièces vaquent à différentes activités les membres de la famille Bishop : le père, Walt, la mère, Laura, leurs trois fils ainsi que leur fille aînée, Suzy. Les yeux rivés à ses jumelles, cette dernière fait le guet. À l’autre extrémité de l’île, la caméra opère un travelling latéral, révélant un campement scout. De ce campement vient de s’éclipser Sam, un orphelin passé maître dans l’art de la survie. Après une planification épistolaire rigoureuse, Sam et Suzy, 12 ans, ont convenu de s’enfuir ensemble afin de vivre leur amour sans entrave. Dans le monde des adultes, c’est la commotion.
Quelle heureuse synthèse que Moonrise Kingdom ! En effet, qui a suivi l’œuvre de Wes Anderson retrouvera avec bonheur l’aliénation et la marginalité célébrées dans Rushmore et dans The Royal Tenenbaums, thèmes récurrents développés cette fois dans un univers de conte fantaisiste tributaire de l’incursion du cinéaste du côté de chez Roald Dahl pour The Fantastic Mr. Fox. À ce chapitre, les joies de la lecture sont bien mises en évidence, avec clins d’œil à l’image à C. S. Lewis ainsi qu’à des classiques tels La guerre des boutons et à Sa Majesté des mouches. C’est savoureux, foisonnant, un peu kitsch, et absolument merveilleux.
Fin directeur d’acteurs, Wes Anderson a réuni une distribution adulte éclatante. En parents largués, Bill Murray (l’acteur fétiche de l’auteur) et Frances McDormand composent un tandem joyeusement dysfonctionnel. En chef scout dévoué jusqu’à l’oubli de soi, Edward Norton est égal à lui-même tandis que, dans le rôle du shérif mélancolique, Bruce Willis se révèle étonnamment touchant. Ajoutez la participation fugitive de Tilda Swinton en nounou bureaucrate, celle de Bob Balaban en historien local… On ne s’ennuie pas. Mais la palme va aux jeunes vedettes Jard Gilma et Sara Hayward. Complètement craquants, ils affichent cet air légèrement décalé inhérent à l’univers d’Anderson tout en maîtrisant le ton pince-sans-rire de sa proposition.
Mais le plus beau dans cette ode à l’enfance et à l’amour, sans doute, c’est que les parents ne sont pas aussi terribles que cela. En fait, on les sent un peu perdus, voire malheureux, enclins à la projection et prompts à s’agripper aux règles et aux normes afin de ne pas s’écrouler. Par sa conviction, par sa sincérité et par la pureté de ses sentiments, la jeunesse inspirera la vieillesse. C’est de la réconciliation des deux que naîtra ultimement la sagesse. Si seulement il en allait dans la vie comme au cinéma…
***
Collaborateur