On a découvert ici le travail d’Anne Teresa de Keersmaeker lors de ses passages au défunt Festival international de nouvelle danse. Depuis, elle a présenté en 2006 Once, son solo inspiré des chansons de Joan Baez. Sa troupe, Rosas, revenait en 2008 présenter l’oeuvre qui l’a fait naître aux yeux du monde : Fase, Four Movements to the Music of Steve Reich, sur les partitions du compositeur contemporain. Dernièrement, le nom de Keersmaeker a rejoint le grand public quand on a reconnu dans la vidéo Countdown, de Beyoncé, des pas, des gestes et des prises de vue tirées des chorégraphies filmées de l’artiste belge.
Et revoilà Rosas, qui reprend pour le Festival TransAmériques les deux chorégraphies, En atendant (2010) et Cesena (2011), créées au Festival d’Avignon. Les pièces étaient jouées originalement en extérieur, respectivement au cloître de l’église des Célestins et à la grande et théâtralement prestigieuse cour papale d’Avignon. La chorégraphe a profité de ce lieu pour aborder l’histoire d’Avignon, du schisme papal et de la guerre de Cent Ans.
Mais c’est surtout, encore, la musique qui est au coeur des deux chorégraphies. Car si elle s’est aussi inspirée du théâtre et de la vidéo, Anne Teresa de Keersmaeker a un lien très fort, ombilical, semble-t-il, avec la musique. « Il est vrai que la musique a été dès le début de ma carrière mon premier partenaire, confie-t-elle dans une rare réponse étoffée qu’elle a accordée lors de son entrevue au Devoir, restant sinon très laconique, distante, peut-être emmerdée. Vrai que j’ai toujours été très intéressée par le fait de développer différentes stratégies dans le rapport danse/musique, que j’ai eu la chance d’être entourée de très bons musiciens, d’être toutes ces années liée à l’Opéra de la Monnaie, en ayant accès à des orchestres et à des interprètes - une chance exceptionnelle. Je crois que j’ai appris beaucoup comment organiser le temps et l’espace en travaillant avec des compositeurs. » C’est l’Ars subtilior, ici, qui l’a inspiré, ce répertoire énorme composé entre le XIVe et le XVIe siècle. « Pour moi, c’était un rendez-vous longtemps retardé de retrouver cette musique d’avant même Monteverdi. For me it’s like coming home. C’est une musique qui me fascine, un grand défi. »
Grain de peau, graindelavoix
En atendant, avec cette orthographe de vieux français, vient d’une ballade du poète médiéval Philippus de Caserta : « En atendant souffrir m’estuet grief payne » (En attendant, il me faut endurer de pénibles tourments). Sur scène, 12 danseurs et musiciens incarnent la musique, suivant chaque note de leurs pas, répétant, reprenant la gestuelle, géométriques, architecturaux, précis, comme une calligraphie physique.
Dans Cesena, l’ensemble vocal graindelavoix rejoint les danseurs. Dans cette troupe composite de 19 interprètes, corps et voix s’élèvent de tous les êtres. « La voix, indique de Keersmaeker, je crois que c’est vraiment la toute première façon de faire de la musique. C’est basé sur le souffle ; c’est comme une danse, extrêmement intime, très proche, qui touche à l’essentiel, of what people would call soul, I think. L’Ars subtilior est une musique vraiment très complexe, pas facile. Il y a une grande différence entre chanter Frère Jacques et l’Ars subtilior en dansant. C’est de la musique qui a une certaine complexité, avec une très grande expression, un tel raffinement dans son discours et son architecture. Le chef de choeur Björn Schmelzer a rendu tout ça possible, répétant avec les danseurs sur le chant, un travail de longue haleine et très intensif. Ç’a été une vraie recherche, quoi. »
En plus de créer et de faire rouler sa compagnie, Anne Teresa de Keersmaeker a fondé en 1995 l’école Performing Arts Research and Training Studio (PARTS) à Bruxelles, maintenant une des écoles de danse les plus renommées. « C’est un souci de partager les expériences, les connaissances, le knowledge que j’ai acquis. Le début de PARTS a été aussi le début de la résidence de Rosas à l’Opéra Royal de la Monnaie ; c’était un projet avec Bernard Foccroulle [alors directeur de la Monnaie, il ouvre la porte à la danse contemporaine] pour consolider ce qui se passait dans la danse ici, en Belgique, et partager cette réflexion sur le passé, le présent et le futur, avec de nouvelles générations. Surtout après le départ de Maurice Béjart [et de son école Mudra, sise à Bruxelles de 1970 à 1988], pour la formation, il y avait un manque. »
Quand on l’a vue en solo il y a six ans, à l’Usine C, Anne Teresa de Keersmaeker dansait sur les chansons politiques de Joan Baez qui ont marqué son adolescence. Ailleurs en entrevue, de Keersmaeker s’est dite frappée que « cette musique [l’Ars subtilior] si sophistiquée, presque abstraite, soit née à un moment critique de l’histoire de l’Europe, où la population est décimée par la peste, la guerre,
Politique, la danse faite par de Keersmaeker ? « Si vous entendez par politique les structures qui organisent la vie des gens en communauté, alors oui, j’ai un souci politique. La seule chose qu’on puisse faire avec le théâtre et la danse, c’est donner un espace et un temps dans lequel on peut réfléchir, articuler une réflexion sur ces questions. »
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