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Lise Gauvin
11 février 2012 Culture / Livres
Lettres francophones: Chamoiseau: rien n'est vrai, tout est vivant
Le papillon et la lumière
Patrick Chamoiseau
Illustrations d'Ianna Andreadis
Éditions Philippe Rey
Paris, 2011, 109 pages
Après Les neuf consciences du Malfini (Gallimard, 2009), sorte de conférence des oiseaux dont l'un des acteurs principaux était un colibri, Chamoiseau propose un nouveau conte philosophique mettant en scène le monde énigmatique des insectes. Plus particulièrement celui des papillons de nuit engagés dans la recherche d'une lumière qui n'est pas sans risque pour leur survie.
Selon l'écrivain français Henri Gougaud, Le papillon et la lumière serait aussi le titre d'un conte persan dans lequel un papillon de nuit entreprend un voyage en compagnie d'un papillon de jour dans l'univers des formes et des couleurs. Les personnages de Chamoiseau, le fringant et le vénérable, s'en tiennent pour leur part à l'exploration de la nuit et de ses sortilèges, trouvant dans leur environnement immédiat suffisamment matière à questions et à réflexions. Car, comme le dit Claudel cité en épigraphe, «même pour un simple envol de papillon, tout le ciel est nécessaire».
L'histoire, cette «drôle d'histoire», commence comme un fait divers: «Chaque nuit, dans les villes, sur les routes, ensorcelés par les lumières artificielles, des millions d'insectes s'écrasent contre les ampoules brûlantes. Parmi eux, les papillons de nuit.» Ils tourbillonnent autour des lampadaires et se brûlent les ailes, fascinés par cette idée de lumière qui se trouve à leur portée.
Certains en reviennent, d'autres pas. «Pour les papillons de nuit, l'aile délabrée est sans doute l'emblème du courage: le signe d'un début d'expérience du grand secret de la lumière». Mais un soir, «dans l'hécatombe des héroïsmes et le hasard des survivances», un jeune papillon fait la rencontre d'un «papillon mélancolique» qui, loin de toute agitation, «végète sur un fil électrique, au-dessus d'un Macdonald's, dans un remugle d'huile morte et de frites échaudées». Ce papillon a ceci de particulier qu'il a gardé ses ailes intactes, malgré son grand âge. D'où cette mélancolie qui l'habite car, pour y arriver, il a dû renoncer à la lumière. Cependant, lors-que le plus jeune lui demande des conseils de vie, il se garde bien de les lui donner, sachant qu'il n'y a pas de vérités, tout au plus des «traces de croyances». L'une de ces traces dit que «vivre est un impossible et [qu'] il faut vivre au mieux cet impossible à vivre».
Ainsi s'élabore un dialogue fondé sur un rapport de maître à disciple, le jeune papillon cherchant à comprendre à travers l'expérience du plus âgé le sens à donner à sa propre existence. Mais tout au plus peut-il appréhender la «haute conscience» du vénérable, une conscience qui «tremble parce qu'elle est vivante, et parce qu'elle «fixe ensemble, les relie, les rallie, tous les contraires, tous les impossibles et tous les impensables».
Il y a quelque chose du Petit Prince de Saint-Exupéry et du Monde de Sophie dans ce dialogue d'insectes. «Si tu m'as trouvé, c'est que tu me cherchais», affirme d'emblée le papillon philosophe. Le livre n'est-il pas dédié à une certaine «Noémie, juste arrivée»? Mais on retrouve surtout, dans cette méditation déployée sur une centaine de pages, la mise en scène des concepts chers à Édouard Glissant, dont Chamoiseau n'a cessé de se réclamer, et qui s'articulent ici avec bonheur dans le chassé-croisé des paroles. L'image même du papillon renvoie à la poétique du chaos chère au poète du Tout-monde, à la célébration de la beauté qu'il affectionnait et à la pensée du tremblement qu'il a mise en avant dans ses essais aussi bien que dans son séminaire dont le sujet était «Rien n'est vrai, tout est vivant».
On n'aurait pu inventer un plus bel hommage au grand disparu, dont la présence textuelle n'a pas fini de nous inspirer.
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Collaborateur du Devoir
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