Le succès du roman est foudroyant: Delphine de Vigan y raconte l'histoire vraie de sa famille. Sélectionné pour tous les prix parisiens, et il le mérite à cause de l'émotion casse-gueule et personnelle qu'il suscite, le voici en lice, au Québec, pour le Prix des libraires. Entre singularité et collectif, plusieurs livres mettent en avant la mémoire familiale.
Le sujet de Rien ne s'oppose à la nuit, de Delphine de Vigan, n'a rien de facile: comment vivre avec une mère bipolaire, qui finit, à l'instar du destin qui accable sa famille nombreuse, par se suicider en 2009? Or l'écrivaine fascine. «Ma mère constituait un champ trop vaste, trop sombre, trop désespéré: trop casse-gueule en résumé», écrit-elle de ce livre improbable, l'histoire du clan Poirier.
Au centre, un coeur brillant et noir, une étoile absorbante: le portrait recomposé de Lucille, sa mère. Autour, l'éclairage touchant, voire inquiétant, d'une écriture distancée. Les lecteurs se précipitent: est-il si courant de vouloir absorber une histoire aussi atypique?
Dans tout le vrai et le ressenti des phrases abruptes de Vigan, sur plus de 400 pages, les faits composent avec les atermoiements de la conscience. La narratrice n'occulte rien, ni les drames, ni les questions sans réponse, ni la force de vie qui court. Livré nu, le tragique frappe par la vitalité qui y répond.
Il y a dix ans, Vigan avait écrit un roman autobiographique sur l'anorexie, Jours sans fin, trois mois d'hospitalisation qui la firent remarquer. Dans Rien ne s'oppose à la nuit — une belle ligne empruntée à Osez Joséphine d'Alain Bashung —, elle s'expose hors fiction, martelant une écriture blanche, factuelle, riche de péripéties, de relations humaines et de morts accidentelles. Un sentiment profond d'amour maternel relie le tout.
Comme dans le noir de Soulages, qu'elle évoque au début du livre, le désastre, «le gâchis» d'une vie ne se mesure à rien. Aucune censure ne paraît limiter son récit. Qu'en retenir sinon que, de la souffrance d'une mère, l'écriture n'élucide rien? Mais sa fille s'élargit de sa prison intérieure. On pensera à Nelly Arcan. Inaccessible, la vérité de l'être se tient derrière les barrières de la maladie mentale, sans que l'écriture apporte de résolution. Ainsi, ce roman de pure intrigue grossit jusqu'à ce que le portrait recomposé et subjectif assume la réalité portée.
Hier et jadis
À propos des images énigmatiques, le jeu du temps dans l'écriture offre des perles; ainsi: «Si les époques se résument au lieu qui les contient, Yerres reste pour moi l'emblème d'un avant. Avant l'inquiétude. Avant la peur. Avant que Lucile déraille.» L'âge d'or est bien hier, dans le lieu qui précède chutes et séparations irrémédiables. Il cesse avec les grandes émotions.
Pourquoi donc était-ce mieux avant? se demande J. B. Pontalis dans Avant, qui paraît chez Gallimard. Chacun de nous, quand il rêve, a un peu tous les âges, explique le brillant psychanalyste. Du lointain de l'enfance et aux avatars de la veille, la littérature nous garde puissamment des rencontres avec l'inconnu. De même qu'en lisant, chacun essaie de conserver son adolescence, où tout est ouvert, de même en vieillissant, où l'accès au sensible est moins fort, la parole efface et puis retrouve la riche palette des sensations.
Écoutez ce travail du silence, littéraire ou psychanalytique, tant ces tâches se ressemblent, dit encore Pontalis. Ce familier de l'inconscient en témoigne au bout de 88 ans. Un autre témoignage vient de son collègue Henry Bauchau, né en 1913. Dans L'enfant rieur, celui-ci plonge aux plus précis souvenirs, une enfance belge durant la Première Guerre mondiale, alors que sa famille fuyait les réquisitions de maisons par l'armée allemande.
Une traversée de siècle
Bauchau a connu deux guer-res, la maladie infantile, la séparation de sa famille, l'engagement militaire, l'encadrement et l'obéissance, la capitulation, l'exode, le danger. La peur n'est pas très présente, incidente et non maîtresse, pas davantage de plainte. Se racontant sous le mode romanesque, l'écrivain quasi centenaire retrouve la joie de «l'enfant rieur». Objectivement, on est souvent loin du bonheur; mais de raconter «l'être intérieur» change l'atmosphère en résilience. En fin de compte, vivre dans la parole est plus fort que ces événements clés qui ont fait l'homme — et quel homme vivant! il est époustouflant —, sans rire cette fois.
«N'ajoutez rien par imagination à votre malheur», écrit Bauchau, comme pour donner un conseil échappé de son récit. Parcours d'une vie qui ne s'effondre pas, d'autres livres ont traité récemment de la famille: La confusion des peines, de Laurence Tardieu (Stock), Et rester vivant, de Jean-Philippe Blondel (Buchet Chastel). La quête de vérité porte de telles écritures.
Mario Vargas Llosa a dit, en recevant le prix Nobel fin 2010: «Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie.» Difficile de ne pas lire dans ces prises de parole une affirmation testamentaire, à la fois une somme de moyens d'être soi et une proposition éclairée pour tous.
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Collaboratrice du Devoir
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Rien ne s'oppose à la nuit
Delphine de Vigan
Jean-Claude Lattès
Paris, 2011, 439 pages
Avant
Jean-Bertrand Pontalis
Gallimard
Paris, 2012, 141 pages
L'Enfant rieur
Henry Bauchau
Actes Sud
Arles, 2011, 320 pages