Sylvain Cormier 10 février 2012 Culture / Musique La 54e remise des Grammy Awards - Deux Beatles, des Beach Boys, un Springsteen et une Adele
Photo : Agence Reuters Danny Moloshok
Aveu: je regarderai dimanche à CBS les Grammy Awards — les «Grammies», comme on dit en anglais, avec l'accord du pluriel — parce qu'il y aura les Beach Boys réunis, et Bruce Springsteen pour la première fois avec un E Street Band sans Clarence Clemons, et mon Paul (qui croonera), et mon Ringo (qui présentera), et Adele qui va tout gagner et chanter en plus. Mais je serai au poste aussi parce que ça m'arrange. Opération rattrapage.
Les Grammy Awards, c'est mon épreuve du réel: j'y suis confronté à tout ce que, l'année durant, je me suis évertué à éviter. Je n'ai pas la pratique du métier généraliste, ça doit se savoir un petit peu: j'aime ce que j'aime, découvre ce que je découvre, farcis les papiers de superlatifs pour que mes émois en émeuvent d'autres, et tant pis pour tout ce qui fait courir le reste de la planète pop. C'est ainsi que, le dimanche de février arrivé, je me fais souvent l'effet d'un ours sortant d'hibernation: c'est donc ça, du Bruno Mars? Je peux parfaitement ignorer Bruno Mars douze mois sur douze, c'est facile, il n'y a qu'à écouter du Gillian Welch et du Catherine Major tout le temps, mais forcément, le soir des Grammy Awards, il sera dans ma face.
Le fait est que j'en écoute, là, maintenant, du Bruno Mars, merci à la Recording Academy et à Universal, qui font paraître depuis pas mal d'années une compilation pré-gala, la bien-nommée Grammy Nominees. M'impressionne pas des masses, Grenade, la chanson du Bruno au nombre des pressenties pour le Grammy de la chanson de l'année: ça ne gagnera pas. Forte compétition cette année, même un ours ébloui au sortir d'un sous-sol de Lacolle va le voir: il y a du Bon Iver (la très hypnotique Holocene), du Mumford & Sons (The Cave, pas mauvaise non plus), du Kanye West (aveu numéro 2: je ne comprends strictement rien à Kanye West), et il y a la belle des belles d'Adele, Rolling in the Deep. Elle va les bouffer tout cru, la lumineuse Britiche. À elle aussi la palme du «best pop solo performance», sûr et certain. Et le «record of the year», et l'«album of the year», et le «best pop vocal album». C'est un peu confondant, toutes ces catégories. L'évidence Adele simplifiera l'affaire: il y a longtemps qu'une aussi glorieuse unanimité s'est faite autour de quelqu'un, l'industrie fragilisée peut souffler.
Gageons pareillement un gros deux que le Grammy du «best pop duo / group performance» ira au cher Tony (Bennett) et à feu Amy (Winehouse). L'inévitable vote post-mortem n'est pas le seul facteur: il se trouve que leur Body & Soul jette par terre; Amy était devenue la Billie Holiday qu'elle a toujours voulu être. Le Moves Like Jagger de Maroon 5 & Christina Aguilera, à côté, c'est de l'aérobie, pour ne pas dire de l'aérophagie. Dans la catégorie «best new artist», ça se jouera entre Bon Iver (révélation, Bon Iver, vraiment?) et The Band Perry. Si c'est Skrillex qui l'emporte, avec ses sparages techno de DJ hyperactif, je ne comprends rien à rien. Remarquez, ça fait parfois du bien de ne rien comprendre, encore plus de ne rien entendre. À quand un Grammy pour la plage de silence entre Lady
Antebellum et Cee Lo Green?
Ça passera inaperçu dans le fatras des catégories, et la compilation Grammy Nominees passe outre, mais j'ai grand plaisir à signaler que le Grammy du «best folk album» pourrait aller à... Gillian Welch. On a eu droit à quelques chansons du fort beau The Harrow & The Harvest lors du premier spectacle à vie en ville de notre héroïne avec son héros David Rawlings, à l'Olympia l'an dernier: mon vote leur est acquis, même s'il y a les Ukekele Songs d'Eddie Vedder, un Steve Earle et le plus récent Fleet Foxes dans la même faste fournée. La pertinence de la catégorie contraste avec le vide abyssal en country et en rock: la princesse nashvillienne Taylor Swift est trop jolie pour perdre (misère...), et même un mauvais Coldplay pourrait réussir à se faufiler (misère derechef...). Allez, Bruce, chante-nous ça fort, qu'on y croie encore.