Éric Desrosiers 11 février 2012 Économie / Actualités économiques Études - Manufacturiers en mal d'amour
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
Incomprise du public, des gouvernements et parfois de ses propres entreprises elles-mêmes, l'industrie manufacturière n'est pas ce secteur dépassé et condamné de notre économie que l'on croit, rapporte une étude. Il pourrait même encore devenir un plus grand moteur de croissance, d'innovation et de répartition de la richesse si on lui faisait un peu plus attention.
«La première chose qui nous frappe, lorsqu'on se penche sérieusement sur le secteur manufacturier québécois, c'est comment il ne ressemble pas à cette image que l'on a d'un monde peuplé de vieilles usines poussiéreuses où se fait du travail à la chaîne, alors qu'en fait, c'est notre secteur le plus innovant, avec presque la moitié de toutes nos dépenses en recherche et développement», dit Charles-Étienne Daoust, conseiller principal chez Deloitte et l'un des auteurs d'un rapport de 200 pages sur le secteur de la fabrication au Québec dévoilé jeudi.
Les récentes annonces de fermeture au Québec des usines de Mabe, de Papiers White Birch ou encore d'Electrolux n'ont rien fait pour changer cette image de secteur en déclin.
Il faut aussi admettre que les dix dernières années ont été particulièrement difficiles avec la forte appréciation du dollar canadien, la montée de la concurrence des économies émergentes, l'augmentation des coûts de fabrication ou encore la morosité persistante des principaux marchés d'exportation en Europe, mais surtout aux États-Unis. Après avoir crû, à la faveur des traités de libre-échange, de 19,5 % à 23,6 % durant les années 90, la part du secteur manufacturier dans l'économie québécoise avait chuté à 16,3 % en 2010. Ce poids relatif pourrait n'être que de 13,5 % dès 2015 et 11,1 % en 2025, si la tendance se maintient, craint Deloitte.
Cet inconnu mal aimé
Le Québec n'est pas le seul dans cette situation. Le secteur de la fabrication a dégringolé dans tous les pays industrialisés au point de ne plus représenter que 12 % de l'économie américaine et 11 % de l'économie britannique.
Les gouvernements et les entreprises ont longtemps pensé qu'on pouvait laisser partir vers d'autres cieux l'étape de fabrication des biens et se garder les étapes à plus grande valeur ajoutée comme la recherche et le développement, la conception et le marketing. On voit aujourd'hui ces activités de recherche et de conception partir à leur tour parce qu'on réalise que la meilleure façon d'imaginer et d'inventer de nouveaux produits est de garder les deux pieds bien ancrés dans la réalité du plancher de production.
On oublie parfois combien les emplois du secteur de la fabrication sont généralement mieux payés que les autres (salaires
35 % plus élevés que la moyenne) et s'accompagnent d'emplois indirects (300 000 au Québec en 2010 pour 493 000 emplois directs). «Des chercheurs britanniques en parlent comme d'un bon moyen de contrer le problème de la montée des inégalités», rapporte Charles-Étienne Daoust. On ne sait pas toujours non plus qu'il compte pour 48 % des dépenses totales en recherche et développement du Québec et pour 88 % de ses exportations totales.
Changement de cap
Plusieurs gouvernements occidentaux — poussés par l'impératif de relancer leurs économies anémiques — ont fait de la relance de leurs secteurs manufacturiers une priorité. «Le président Obama a plus souvent mentionné le mot "manufacturier" durant son dernier discours sur l'État de l'Union que n'importe quel autre mot, que ce soit "santé", "économie" ou "Afghanistan"», observe le consultant de Deloitte.
Ces efforts seront aidés par la prise de conscience, de la part des entreprises, que les délocalisations ne les servent peut-être pas si bien lorsqu'on prend le temps de comptabiliser l'ensemble des coûts, dont ceux du transport, de la variation des taux de change, des efforts supplémentaires qu'elles exigent, sans parler de la hausse des salaires en Chine. La redécouverte des avantages de rester à proximité de la clientèle, d'être plus flexible et réactif pourrait ouvrir une nouvelle ère de «relocalisation», rapporte l'étude.
Deloitte invite les entreprises québécoises à chercher leur main-d'oeuvre bon marché moins loin, notamment au Mexique, mais aussi, pourquoi pas, dans les États du sud des États-Unis, réputés pour la main-d'oeuvre abondante et leurs lois antisyndicales.
Gouvernements interventionnistes demandés
La défense, et pourquoi pas la renaissance du secteur manufacturier aura besoin de l'aide de gouvernements prêts à se montrer plus interventionnistes qu'ils ne l'on été récemment, dit l'étude. Après tout, «le véritable avantage de la Chine» n'est pas le niveau de ses salaires, mais «son environnement d'affaires généreux» fait de hautes barrières commerciales et ed «gigantesques subventions». Deloitte propose, à tout le moins, de baisser les impôts sur les sociétés, d'accorder des crédits d'impôt pour l'innovation dans la commercialisation et d'amorcer un retour vers des politiques d'achat exigeant du contenu local dans les grands appels d'offres publics.
«Tout le monde le fait, d'une manière ou d'une autre. Pourquoi serait-on les seuls à regarder passer la parade?!», s'exclame Charles-Étiennes Daoust.
Ces changements pourraient être intégrés au prochain plan manufacturier que Québec doit adopter cette année. Cette nouvelle stratégie devra être plus claire que la précédente et devra être aussi large que possible. «Ça ne peut pas être seulement l'affaire du gouvernement. On a besoin de la participation et de l'effort de tout le monde», dit le consultant.
L'un des plus importants défis sera de trouver la main-d'oeuvre qualifiée qui manque partout, mais qui semble particulièrement effarouchée par l'image d'industrie en déclin qui colle au secteur manufacturier. «Un sondage a révélé que 81 % des étudiants universitaires ne se voyaient pas faire carrière dans le secteur manufacturier, se désole Charles-Étienne Daoust. C'est fou parce que ce secteur semble offrir, pourtant, tout ce que les jeunes recherchent: de l'innovation, la création de choses concrètes, un secteur tourné vers l'international... On ne réussira jamais si on ne réussit pas à changer cette perception-là.»
***
Des pistes de solution, selon Deloitte
Stimuler l'innovation et optimiser la productivité: abaissement de l'impôt des sociétés compensé par une augmentation des impôts personnels et des taxes de vente.
Réussir l'internationalisation des entreprises: négocier davantage d'accords commerciaux avec les économies émergentes.
Resserrer les liens entre le secteur financier et les fabricants: plus grande ouverture du secteur financier à la réalité manufacturière et plus grande ouverture des fabricants à d'autres options comme le capital-action.
Accélérer la croissance des entreprises: exiger du contenu local dans les grands appels d'offres publics et donner aux PME l'accès aux appels d'offres des grandes entreprises locales.
Favoriser l'accès à la main-d'oeuvre et à la relève: accélérer la reconnaissance des qualifications professionnelles et miser davantage sur la requalification des travailleurs.
Offrir un environnement d'affaires concurrentiel et favorisant la compétitivité: offrir un environnement réglementaire stable et léger et définir une politique manufacturière claire et porteuse.