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Stéphane Baillargeon 
28 avril 2011  International / Europe
Le protocole passionnel



Une jeune et belle future reine et son prince. Une robe blanche à traîne et toute l'inclination britannique pour les costumes d'apparat. La passion populaire déchaînée jusqu'à l'hystérie. Et d'innombrables médias pour relayer la cérémonie enchantée dans l'empire et le monde sur lequel le soleil ne se couche jamais.

Le mariage de William of Wales, de la maison de Windsor, avec la roturière Kate Middleton? Indeed, mais aussi, déjà, celui de Victoria du Royaume-Uni avec Albert de Saxe-Cobourg-Gotha, il y a deux siècles, en 1840 précisément. C'est d'ailleurs cette union, «aussi somptueuse que solennelle», écrit Elizabeth Abbott dans Une histoire du mariage (Fides), qui instaura la tradition de la robe de mariée blanche.

«[Les] détails furent rapportés par des centaines de journaux et de magazines, lus et reproduits, comme peut-être jamais auparavant, par des centaines de milliers de futures mariées partout dans l'empire et au-delà de ses frontières, écrit l'historienne. Ce que cet intérêt accru pour l'habillement, la musique et la cérémonie entourant le mariage mettait en évidence, c'était que ce dernier gagnait en importance; plus le mariage devenait important en lui-même, plus les gens s'intéressaient à la célébration du mariage plutôt qu'au mariage en tant qu'institution censée durer toute une vie.»

Notre propre époque ne semble pas sortie de ce cercle passionnel. Les projections rationnelles laissent croire que deux milliards de Terriens suivront la nouvelle cérémonie royale qui se déroulera demain matin à l'abbaye de Westminster — il faut se lever ici aux petites heures pour y goûter en direct. Kate sera peut-être en blanc. William portera certainement un costume militaire. Le couple distribuera un souvenir du mariage à leurs 1900 invités, comme Albert et Victoria avaient remis une broche en or aux demoiselles d'honneur. La tradition, c'est la tradition, c'est la tradition.

«Victoria a aussi lancé la mode de n'utiliser que des produits nationaux, par exemple de la dentelle anglaise au lieu de celle importée de France ou des Pays-Bas, une tradition qui se poursuit encore», ajoute Mme Abbott, rejointe hier à Toronto. Elle commentera demain la cérémonie sur les ondes de CBC. «Les journaux de son époque ont expliqué comment Victoria était coiffée, quels bijoux et quelles musiques elle avait choisis et quelles personnalités étaient invitées. Tout était connu et scruté, comme aujourd'hui.»

Seulement, précise la spécialiste, il ne faut pas confondre la cérémonie (semblable) et l'union (très différente). «Kate et William demeurent très modernes par certains aspects, ajoute Mme Abbott. Ils cohabitent déjà et dans les faits ils sont unis. Il a un travail, d'ailleurs difficile, où il refuse d'être traité spécialement. Elle est éduquée. Elle n'a rien d'arrogant ou de snob. Elle est gentille et sans fautes. Elle s'habille simplement. Elle a même décidé, comme la princesse Diana avant elle, la mère de William, de ne pas prononcer le voeu d'obéissance. Ça, ce n'est pas traditionnel du tout et son futur mari l'appuie complètement dans ce choix.»

Cela noté, quelle machiavélique idée peut bien avoir la tête couronnée avec cette cérémonie «somptueuse et solennelle»? Après tout, selon les sondages, 70 % des Britanniques se déclarent indifférents à ces noces, fastueuses ou pas. La tentative de restauration de la réputation de la noble maison au cours des deux ou trois dernières décennies semble restée stérile. Le déploiement ostentatoire et concomitant d'institutions empoussiérées — l'aristocratie blanche, les lords mâles, l'armée patricienne et l'Église anglicane surannée — fait mauvais effet dans un pays moderne, multiculturel, plurireligieux et démocratique. En plus, pour ne rien arranger, une centaine de millions de dollars dépensés pour une fête alors que l'économie du royaume chancelle, ce peut être very shocking, by jove!

«La reine a 85 ans et si jamais elle démissionne ou quand elle mourra, il faudra bien la remplacer, explique alors Mme Abbott. Les autres membres de la famille ont été durement affectés par des scandales. Leur réputation est entachée. William et Kate, eux, sont purs. Ce n'est donc pas seulement un mariage qu'on célèbre. C'est une tentative pour sauvegarder la monarchie. Après ce mariage, il restera encore à trouver un moyen pour sauter par-dessus Charles, le prince héritier, afin d'introniser directement William, son fils, de loin préféré. Il y a donc un énorme enjeu dans cette cérémonie qui doit frapper les esprits. La monarchie, c'est une industrie et elle est en péril. Il y a de grands intérêts à maintenir cette institution entièrement obsolète.»

Reste que le peuple se laisse joyeusement et allègrement manipuler par la mère de toutes les solennités maritales. Dans l'après-guerre, dans sa France très républicaine, le sociologue Roland Barthes observait déjà la force d'attraction de ce mythe de l'union amoureuse affectant les têtes couronnées, les célébrités du divertissement, jusqu'au vulgum pecus, avec l'obligation pour ceux d'en-haut d'en jeter un maximum sur ceux d'en-bas.

«Je crois que, comme la majorité des gens, je ne veux plus de la monarchie, commente alors l'historienne. Mais ce nouveau mariage, c'est autre chose. Il permet d'échapper au quotidien et, comme celui des stars, il ouvre sur un lieu quasi irréel. Sauf que le divorce est beaucoup plus grave dans le cas des princes. On attend les séparations chez les vedettes mais pas chez les rois et les reines. D'ailleurs, les paris sont ouverts sur la durée du mariage de Kate et William...»

Les deux grandes passions britanniques (pour la monarchie et les paris) se rejoignent donc ainsi. Tout est matière à la mise pour les bookmakers, y compris le temps de retard de Kate à l'abbaye (pour douze minutes, on est à huit contre un), la destination du voyage de noces, le choix de la tiare, la longueur de la traîne et la couleur de la robe, rose, ivoire ou blanche, comme celle de Victoria...
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