Robert Dutrisac 20 février 2010 Politique / Québec Le constat
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
Québec — Bien que décrié par les troupes péquistes, le constat que fait Lucien Bouchard sur l'impossibilité de réaliser la souveraineté dans un avenir prévisible et l'urgence de régler les problèmes criants qui affligent le Québec ressemble à s'y méprendre au testament politique qu'a livré François Legault en juin dernier. Il faut dire que les deux hommes se parlent.
Déjà, bien avant d'annoncer son départ de la vie politique en juin, François Legault s'était épanché en affirmant que le projet souverainiste a du plomb dans l'aile en raison du cynisme que manifestait la population à l'égard des grands projets collectifs. Avant de penser de faire la promotion de la souveraineté, le PQ doit proposer aux Québécois un bon gouvernement qui réglerait les problèmes des finances publiques et requinquerait le système d'éducation, avait-il soutenu en marge d'un caucus des députés péquistes en août 2008. Il n'avait pas manqué de se faire vertement rabrouer par ses collègues.
Il y a un an, François Legault avait invité un économiste, Nicolas Marceau — qui s'est fait élire par la suite pour le PQ dans la circonscription de Rousseau laissée vacante par le départ de François Legault —, et un politologue, Stéphane Paquin, au Conseil national du parti. Les deux universitaires avaient tenté de convaincre les militants de suivre l'exemple des pays scandinaves pour sortir de la crise et augmenter la productivité, qui est à la traîne au Québec. Ces moyens font l'objet d'un large consensus parmi les économistes: réformer la fiscalité en diminuant les charges des entreprises ainsi que l'impôt des particuliers tout en augmentant la taxe de vente et les tarifs, à commencer par les tarifs d'électricité.
Quelques jours avant d'annoncer sa démission, François Legault s'était lancé dans une charge contre les «vaches sacrées», soulignant que les solutions existaient et qu'elles étaient contenues dans trois documents tablettés: le rapport Ménard, le rapport Castonguay et le rapport Montmarquette-Facal.
«Le Québec s'est engagé dans un déclin tranquille. Et cela, malheureusement, trop souvent dans la résignation et l'indifférence», avait affirmé François Legault le jour de sa démission.
On n'est pas très loin de la «torpeur» qu'évoquait Lucien Bouchard mardi soir lors du forum, organisé par l'Institut du Nouveau Monde, sur 100 ans de vie politique dans le cadre du centenaire du Devoir.
Un parti ?
Au moment de la publication du manifeste Pour un Québec lucide en 2005, on avait tenté de convaincre Lucien Bouchard de fonder un nouveau parti arc-en-ciel pour remettre le Québec dans le droit chemin. Il avait passé la main. Aujourd'hui, à 71 ans, Lucien Bouchard n'a aucune intention de se lancer dans une telle aventure. Il ne croit pas non plus aux chances d'un tel parti, même après la disparition de l'Action démocratique du Québec; les deux partis dominants, le Parti libéral et le Parti québécois, occupent toute la place, estime l'ancien premier ministre. D'autres croient toutefois à cette troisième voie. Des membres du milieu des affaires ont approché François Legault pour qu'il prenne la tête d'une coalition inspirée des lucides. Philippe Couillard pourrait s'y joindre, a-t-on laissé entendre. Joseph Facal aussi, quoiqu'il serait étonnant que l'ancien ministre péquiste puisse mettre de côté ses convictions souverainistes.
Pour qu'un tel mouvement voie le jour, il faudrait qu'une crise survienne au PLQ, entraînant la démission de ministres comme Line Beauchamp, Nathalie Normandeau ou Clément Gignac, dégoûtés qu'ils seraient par l'immobilisme dans lequel est engoncé le chef Jean Charest, fait-on remarquer.
Le président du Conseil de la souveraineté, Claude Larose, qui est proche de Lucien Bouchard, n'y croit absolument pas. «Une coalition de l'argent, ça ne mène pas très loin.»
Et puis, un parti au Québec qui ne se bornerait qu'à des enjeux de nature économique et qui ne pourrait élaborer une position sur la question nationale, ça n'a guère de sens. On ne peut pas dire que l'ADQ de Gérard Deltell, par exemple, qui défend les couleurs d'une droite économique associée à un autonomisme du statu quo, a fait jusqu'ici une grande percée dans l'électorat.
D'autres pensent au contraire que l'apolitisme est dans l'air du temps. Lors du forum de mardi, une des panélistes, la rédactrice en chef du magazine L'Actualité, Carole Beaulieu, soutenait que les jeunes Québécois, contrairement à la génération de la Révolution tranquille, se sont éloignés de la politique, privilégiant leurs intérêts individuels aux grands desseins collectifs. Il n'y a rien de grave à ce qu'une société se désintéresse de la politique tandis que les individus qui la composent se consacrent à leur réussite personnelle, a-t-elle expliqué en substance. Ce n'est pas tant le cynisme que l'individualisme qui empêcherait la réalisation de grands projets de société.
L'ancien conseiller des premiers ministres Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, Jean-François Lisée, rappelle qu'on entendait fréquemment ce genre d'arguments — «les gens sont ailleurs et ne s'intéressent plus à la souveraineté» — en 1994, un an avant le référendum de 1995. Il cite Parizeau: «On ne peut demander à un peuple d'être tendu comme une corde de violon pour une décennie.» Il cite aussi André Pratte, avec qui il est pour une rare fois d'accord. Le Canada actuel est toujours à une crise près de l'indépendance québécoise, soutient l'éditorialiste de La Presse dans son ouvrage Au pays des merveilles, publié il y a trois ans.
Pour Jean-François Lisée, Lucien Bouchard est dans l'erreur. Non seulement la souveraineté est réalisable, mais elle est probable compte tenu, notamment, de l'évolution du reste du Canada; on l'a vu à Vancouver. La souveraineté peut se réaliser dans trois ans comme dans dix ans. Les Québécois sont un peu comme les Californiens qui, assis sur la faille de San Andreas, s'attendent à un tremblement de terre sans savoir quand il surviendra, illustre Jean-François Lisée.
Auparavant, il existait deux types de souverainistes: les pressés et les autres, les patients. Aujourd'hui, ils se partagent, semble-t-il, en trois catégories: les souverainistes fatigués qui ont lâché prise, comme Lucien Bouchard et Daniel Jacques, l'auteur de La Fatigue du Québec français, les souverainistes «inévitabilistes», comme Jean-François Lisée, pour employer un néologisme, et enfin, les souverainistes «pédagogues» — «léninistes», dirait le politologue Jean-Herman Guay —, qui se retrouvent surtout sur les banquettes de l'opposition à l'Assemblée nationale.