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Gilles Grenier - Professeur, Département de science économique, Université d’Ottawa 
18 février 2013  Politique / Québec
Une mesure régressive

Dans le débat en marge du Sommet sur les universités, il y a un certain engouement en faveur de la gratuité universitaire en tant que mesure avant-gardiste qui favoriserait une plus grande justice dans l’accès à l’université. On pense que cette politique permettrait un meilleur transfert de la richesse des plus nantis vers les plus pauvres. Mais si on regarde attentivement, cela n’est pas évident du tout. Au contraire, on peut facilement soutenir que la gratuité universitaire est plutôt une politique qui aide les classes supérieures de revenus. En somme, c’est une mesure régressive.


Évidemment, on dira que tous les étudiants sont pauvres. Qu’ils ont de la difficulté à joindre les deux bouts et que certains sont même forcés d’abandonner leurs études si on leur demande de payer plus cher. Cela est en partie vrai, mais il y a un malentendu important. Il faut aussi regarder la situation sur l’ensemble du cycle de vie et voir de quelles classes sociales proviennent les étudiants. En fait, leur pauvreté n’est que temporaire. À l’heure actuelle, un peu moins de la moitié des jeunes adultes reçoit un diplôme universitaire. Ceux-ci ont tendance à provenir des classes moyennes supérieures de la société. Quand ils auront terminé, ils feront aussi partie de ces mêmes classes sociales. Les subventions aux universités à partir des impôts de tous les contribuables favorisent les plus riches.


Mais, dira-t-on encore, n’est-ce pas parce que les droits de scolarité sont trop élevés que ce sont surtout les plus riches qui en profitent ? Si c’était gratuit, les étudiants ne seraient-ils pas répartis également à travers toutes les couches sociales ? Ici, la réponse doit être un non catégorique. Les recherches ont montré que le montant des droits de scolarité était un élément relativement mineur dans la décision d’aller à l’université. Plus que le revenu et le prix, c’est l’environnement familial, et particulièrement l’éducation des parents, qui est le facteur déterminant de l’accès à l’université. Malheureusement, plusieurs jeunes qui viennent des milieux défavorisés n’ont pas été élevés dans une culture qui encourage l’accès aux études avancées. De plus, ils doivent souvent subvenir à leurs propres besoins dès la fin de l’adolescence. Une baisse des droits de scolarité, même substantielle, influerait très peu sur leur comportement. Si on veut leur venir en aide, il y a des façons plus efficaces de le faire qu’une baisse « mur à mur » des droits de scolarité.


Tout le monde ne va pas à l’université


En général, les services publics gratuits sont utilisés par l’ensemble de la population de façon plus ou moins égale. On peut penser aux routes, à l’éducation primaire et secondaire, ou à la santé. Mais ce n’est pas du tout le cas de l’université. Même si on veut un accès plus élevé, il n’est ni désirable ni possible que tout le monde y aille. Est-ce qu’il va falloir que le chauffeur d’autobus ou la coiffeuse aient un diplôme universitaire ? Il y aura toujours des emplois honorables qui exigent peu d’études, et il est important que les interventions de l’État soient justes envers tout le monde.


Pour que ce soit juste, il faut des droits de scolarité progressifs, où les riches paient plus cher. En fait, une augmentation des droits nominaux assortie d’une aide plus généreuse pour les bas revenus, comme voulait le faire l’ancien gouvernement, était une politique beaucoup plus juste et progressive. Malheureusement, on l’a mise de côté, mais il n’est jamais trop tard pour revenir en arrière. Je m’étonne que les mêmes personnes qui s’indignaient d’un impôt santé uniforme veuillent avoir des droits de scolarité qui sont les mêmes pour tout le monde. On a modifié l’impôt santé pour qu’il devienne progressif. On pourrait faire la même chose avec les droits de scolarité.


Autre raison pour laquelle une politique de gratuité universitaire serait très néfaste, et dont on n’a pas beaucoup parlé : les diplômés universitaires sont les gens les plus mobiles qui soient dans la société. La plupart des étudiants ne savent pas ce qu’ils feront et où ils vivront à la fin de leurs études. Entre autres, ils peuvent changer de province. Si l’université est gratuite au Québec et qu’elle est payante ailleurs, certains pourront être tentés de s’éduquer au Québec et de travailler ensuite dans une autre province où les perspectives d’emploi sont meilleures. Un cas intéressant est celui des travailleurs de la santé dans la région de l’Outaouais. Selon le Recensement de 2006, plus du tiers de ces travailleurs formés au Québec occupaient un emploi en Ontario, alors qu’il n’y en avait presque aucun parmi ceux formés en Ontario qui travaillait au Québec. Cela tient à des choix de société différents : au Québec les droits de scolarité sont faibles et les échelles salariales sont aussi plus basses, alors qu’en Ontario l’éducation coûte cher alors que les salaires sont plus élevés. Cela provoque un exode des cerveaux dans une seule direction.


En résumé, la gratuité que l’on réclame à grands cris est régressive, a très peu d’effet sur l’accès à l’université et encourage les diplômés du Québec à aller travailler ailleurs. On peut en discuter lors du Sommet, mais je pense que l’on devrait conclure rapidement que c’est une très mauvaise idée.

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Gilles Grenier - Professeur, Département de science économique, Université d’Ottawa

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