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Josée Blanchette
12 novembre 2010 Société / Actualités en société
Mourir al dente
Photo : Films Séville
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«Les vieux ne parlent plus ou alors seulement parfois du bout des yeux.» - Les Vieux, Jacques Brel
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«Longévité. Prolongation inconfortable de la peur de la mort.» - Ambrose Pierce, Le Dictionnaire du diable
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«Un bel enterrement n'est pas une improvisation. Il faut y consacrer sa vie.» - Auguste Detoeuf
La semaine dernière, j'ai vu le film Incendies, rédigé mon mandat d'inaptitude et perdu ma belle-maman. Ça s'appelle peut-être un reality check ou un maturity check, mais chose certaine, la mort était au rendez-vous à chaque tournant avec sa gueule de carême et ses larges yeux cernés (merci Barbara).
«La mort n'est jamais la fin d'une histoire», nous rappelle le notaire Lebel incarné par Rémy Girard dans Incendies, un rôle qui fera davantage pour la profession que toutes les pubs fort bien tournées de Pierre Légaré à TLMP.
Devant ma notaire, le lendemain, j'ai essayé de prévoir la fin de l'histoire, façon de ne pas périr ébouillantée, assassinée par le système, l'indifférence générale et l'inconscience de ma descendance affairée à tweeter. Je préférerais rester al dente, si ce n'est pas trop vous demander. C'est écrit dans mon mandat d'inaptitude: pas plus de six minutes à petits bouillons. Je ne veux pas être attachée ni être réanimée. Si j'ai à revenir, ce sera sous forme gazeuse; y a encore beaucoup d'avenir de ce côté.
Aussi, pas de gavage (sauf si c'est une recette de Ricardo, Stefano ou Di Stasio), mais va pour l'hydratation. Je préfère la vodka lime-canneberge à l'Ensure aux fraises. Vous tamponnez l'intérieur de la bouche avec une éponge au bout d'une tige de bois. Comme je l'ai fait pour mon grand-père, le soir de sa mort, avec un peu de gin-tonic. Ça ne l'a pas réanimé. Pas tué non plus. Il y a des façons plus civilisées que d'autres de se saouler à mort.
Et pour en causer, il reste la barmaid ou le notaire. Ma notaire à moi est d'une rigueur procédurière pour régler les détails qui servent à maquiller nos vieux restes, à envelopper la perte et donner un semblant d'ordre à ce cafouillis qu'on appelle la vie. La trentaine lucide, ma notaire est aussi une grande observatrice; elle connaît la nature humaine mieux que bien des diplômés en psycho et assiste régulièrement aux démonstrations de petitesse, au règlement successoral, au dévoilement de la vérité supérieure, celle qui accompagne les dernières volontés.
La maturité, yo man
Deux choses me sont apparues évidentes chez la notaire. La première, l'âge adulte n'est plus arrêté à 18 ans comme autrefois. Dans la vraie vie, on parle plutôt de 30 ans. Les notaires ne vous recommanderaient jamais de mettre votre destin entre les mains d'une personne plus jeune que ça aujourd'hui. Je l'ai même entendu à l'émission de LeBigot dimanche dernier: les sociologues considèrent que l'adolescence s'étire désormais jusqu'à 30 ans.
Une fois ce détail réglé — mon fils pourra être mon mandataire dans 23 ans — , qui nommer advenant le décès de mon mari tout neuf? La belle question. «Nous avons beaucoup de connaissances, mais peu d'amis», a insisté la notaire en attendant que je lui trouve un nom dans mes amis Facebook. Comprenez que la charge est costaude. Ce mandataire doit non seulement s'occuper de la santé d'une présumée légume mais également de la gestion de ses finances, de ses biens, sans compter la reddition annuelle des comptes.
«On ne peut pas rétribuer les mandataires pour tout ce qu'ils font. C'est impossible!, s'est désolée la notaire. Y a plein de gens de ma génération qui vont se retrouver sous curatelle publique parce qu'ils n'ont pas cultivé de vraies amitiés et parce que les familles sont réduites ou recomposées. Et ils vont attendre longtemps pour avoir un nouveau manteau d'hiver...»
Je préfère al dente à congelée, remarquez, c'est plus rapide.
Cela réglé, j'ai eu du mal à trouver quelqu'un à qui j'oserais demander ce dernier service. D'abord, la plupart de mes amis sont trop matures, dirais-je poliment. Ensuite, je me suis toujours débrouillée seule (ou presque). Si le père Lacroix n'avait pas 95 ans, c'est à lui que je penserais. Il m'enverrait au ciel direct.
J'ai songé à une amie pratiquante et plus jeune que moi. Si la religion vous enseigne quelque chose, c'est bien à vous oublier pour les autres. Ma religion consiste à ne compter que sur moi et à payer avec ma Visa lorsque je demande un service.
Du sacrifice de soi à l'accomplissement de soi
Toute cette petite réflexion m'amène à vous parler d'Hortense, ma belle-mère fraîchement trépassée et enterrée en ce funeste novembre, à l'âge de 91 ans. Cette infirmière, une des premières femmes de sa génération à avoir fréquenté l'université, une féministe abonnée au Devoir, avait des principes à revendre et du bleu de méthylène pour soigner le reste.
Dans la famille d'Hortense (huit enfants), on mourait de tuberculose. Sa soeur y est passée en laissant deux jeunes enfants. À sa mort, Hortense a épousé son beau-frère pour s'occuper de son neveu et de sa nièce, deux enfants adoptés.
Quelques années plus tard, le 1er janvier 1958, Hortense est entrée dans un orphelinat et a demandé qu'on lui remette un enfant. «Donnez-moi celui qui ne s'en sortira pas», a-t-elle dit. Elle s'est enfermée durant six mois dans une chambre avec le bébé de 22 jours afin de rebâtir son système immunitaire et de le protéger des microbes. Cet homme de 52 ans est devenu ceinture noire en taekwondo, triathlète, un coeur d'or dans une charpente de muscles. Je le sais, je l'ai marié.
Quatre ans après cet orphelin sauvé, Hortense a conçu son premier enfant à l'âge de 42 ans avec son beau-frère. Comme quoi on peut naître d'un mariage de raison.
«C'était très courant à l'époque, des histoires comme celles-là», m'a confirmé le père Lacroix. Et Hortense ne s'en faisait même pas une gloire, badinant à ce sujet, en sachant bien qu'on n'est jamais remboursé pour toute sa peine, pour les menus et grands services rendus ici-bas.
Aujourd'hui — et je le constate sans nostalgie —, les Hortense sont devenues rares, des histoires dont on tire un bon film. Nous sommes passés du sacrifice de soi à l'accomplissement de soi.
Et nous mourrons comme nous aurons vécu. Bien seuls.
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cherejoblo@ledevoir.com
Twitter: @cherejoblo
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Reloué: Ce qu'il faut pour vivre de Benoît Pilon, l'histoire d'un Inuit qui vient se faire soigner à Québec pour sa tuberculose. L'infirmière qui le prend en charge (incarnée par Éveline Gélinas) me fait penser à ma belle-mère: pieuse, dévouée, bonne et généreuse, totalement en phase avec l'époque (les années 1950). Un magnifique film que nous avons visionné en hommage à Hortense. Merci à toutes ces femmes sans qui le Québec ne serait pas ce qu'il est devenu. Il en reste, j'en ai croisé une au salon funéraire cette semaine: 96 ans, ex-infirmière, bénévole dans une popote roulante... elle m'a parlé de sa recette de carrés aux canneberges «de saison».
Aimé: le livre de Josée Masson, Mort, mais pas dans mon coeur - Guider un jeune en deuil (Les éditions Logiques). Quoi dire, quoi faire au salon funéraire, aux funérailles, à la maison. Comme expliquer le mystère de la mort aux enfants qui ont tant de peine et qui cherchent des réponses. Cette travailleuse sociale qui s'est intéressée au deuil chez les enfants et les adolescents nous explique l'importance des larmes collectives et des rites funéraires. À lire, à tout âge.
Suivi: les débats de la commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité. J'ai également parcouru le document disponible sur le Web concernant cette délicate question dont ne sont pas absents les termes «euthanasie» et «suicide assisté». On prend même bien soin de définir ces mots. Le document d'une trentaine de pages est disponible sur le site de l'Assemblée nationale du Québec: http://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/commissions/CSMD/mandats/Mandat-12989/index.html.
Les dates des prochaines audiences publiques sont également disponibles à cet endroit.
J'ose une seule question: transférer une vieille dame de 91 ans atteinte d'Alzheimer de la résidence où elle demeure depuis six ans (3000 $ de loyer par mois) vers un hôpital où elle n'a jamais mis les pieds, en avertissant la famille quatre heures après le transfert, est-ce que ça s'appelle mourir dans la dignité? Si j'ai bien saisi, c'est une pratique courante dans les résidences pour se garder les coudées franches. Est-ce qu'on doit aussi prévoir un code-barre tatoué sur le front dans son mandat d'inaptitude?
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Les marchands du temple
Quel monde entre le salon funéraire, où l'on exige la moitié du montant de la facture tout de suite, et l'église, où le curé nous invite à payer par chèque et à laisser une somme plutôt dérisoire en comparaison dans la corbeille des quêtes le jour des funérailles. Quel saisissant contraste entre le croque-mort qui manie la langue des dollars en huit copies à signer et le représentant de Dieu qui parle la langue de la miséricorde en vous faisant confiance.
«Notre rapport à la mort est piégé par la société mercantile», constate le père Lacroix. Tout reste encore à faire de ce côté. Et le deathboom qui s'annonce risque de faire kaboom.
«Je peux mettre les 800 $ où vous voulez, madame, mais il faut que ça totalise 5800 $», m'a répondu le monsieur des pompes à qui je demandais d'expliquer les 800 $ de «services administratifs», comme c'est la coutume dans ce genre de maison: «Vous savez, il y a une téléphoniste 24 heures et le bâtiment vaut des millions, faut que ça se paye!»
Malgré tout, nous avons choisi le cercueil le moins coûteux, celui qu'on ne présente pas dans la salle des ventes «parce qu'on manque d'espace» et dont on peut vous montrer une photo sur demande. Il faut être fait fort pour résister à ce genre de pression. Heureusement que ma belle-mère avait demandé des funérailles «simples», à son image.
Si vous ne ressortez pas écoeuré des bureaux administratifs d'un salon funéraire, c'est que vous ressortez les pieds devant.
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