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Amélie Daoust-Boisvert 
21 novembre 2009  Société / Éducation
Le cours magistral est mort, vive la techno

Photo : Newscom

Cet après-midi-là, 14 élèves du petit groupe de mathématiques de 4e secondaire s'affrontent en classe dans une joute complexe portant sur x2 et xy9. Le match est projeté sur écran géant. Grâce à des télécommandes en forme d'oeufs, placées sur chaque pupitre, les jeunes peuvent répondre en direct au jeu-questionnaire à choix multiples. Tic tac, tic tac...

Il faudra 137 secondes pour que tous aient choisi une réponse: le tableau indique que dix élèves ont la bonne. L'enseignante, Sylvie Normandeau, empoigne alors son stylet-souris et entreprend de résoudre le problème en écrivant directement sur l'écran géant, comme par magie. L'écran, que tous appellent TBI, pour tableau blanc interactif, est relié à un ordinateur portable et à un rétroprojecteur. Il répond aux ordres du stylet.

En un clic, Mme Normandeau passe au problème suivant. «Eille, j'avais pas fini!», lance une élève au fond de la classe. Re-clic: en une fraction de seconde, le tableau affiche de nouveau la page précédente. Effacer le tableau n'aura jamais été aussi réversible.

Sylvie Normandeau l'avoue, l'ordinateur, très peu pour elle. Des diapositives sur PowerPoint pour donner ses cours de mathématiques? Elle n'y aurait jamais pensé. Pourtant, elle est passée avec joie du bon vieux tableau vert et de la craie blanche au TBI. «Je n'ai pas eu le choix, ils l'ont installé!», raconte-t-elle à propos de sa conversion technologique, lorsque Le Devoir s'est rendu dans son cours de mathématique. Mais trois mois plus tard: «Que personne n'essaie de me l'enlever!»

Mme Normandeau enseigne à l'école Pierre-Dupuy, en plein coeur du Centre-Sud montréalais, à l'angle des rues Parthenais et Ontario. Il s'agit d'une des écoles les plus défavorisées du réseau et c'est là que la Commission scolaire de Montréal conduit son projet-pilote de cyberécole. «Tous les nouveaux concepts technologiques seront d'abord testés ici», explique la technicienne en informatique de l'école, Élizabeth Dufresne. Elle ne chôme pas ces temps-ci: les profs doivent se familiariser avec les 12 nouveaux TBI, qui trônent désormais en lieu et place des anciennes ardoises. Treize autres arriveront sous peu.

Un tableau en pleine expansion

En Grande-Bretagne, 95 % des classes fonctionnent déjà avec un TBI. En France, certaines écoles ont entièrement converti les manuels scolaires en format virtuel, maintenant projetés sur l'écran. Les entreprises derrière ces changements se partagent un marché mondial de 4 milliards de dollars par année. Smart Technologies et Prométhan, toutes deux présentes au Québec, accaparent 75 % de ce marché et estiment que trois millions de TBI entreront en fonction d'ici l'an prochain.

Au Québec? On se réveille depuis un an, constate Yves Néron, directeur des ventes chez De Marque (les créateurs de Tap'touche), distributeur local des tableaux Promethan. Les ventes ont bondi de 700 % en 2008-2009. «Les enseignants ne sont pas à l'aise au début, mais ils se lancent quand même. Leurs collègues suivent et les jeunes les aident à l'utiliser.»

La facture? Environ 1500 $ pour le tableau, ordinateur et projecteur en sus. Ce serait le prix de la motivation des élèves, aux yeux de ceux qui y investissent leur argent.

Mais ces tableaux sont-ils «une beauté véritable ou du simple rouge à lèvres?», s'interrogent des chercheurs. Les jeunes sont-ils vraiment plus motivés par l'algèbre sur un TBI que sur un tableau vert?

Oui, les élèves sont «un peu» plus motivés dans les classes munies du TBI, a constaté le chercheur américain Bruce Torff, mais de là à dire que leurs résultats sont meilleurs... Il a suivi 773 jeunes new-yorkais de la 4e à la 6e année, dont la moitié fréquentaient des classes équipées de TBI en mathématiques. Conclusion: une motivation «légèrement» supérieure, mais seulement si l'enseignant «y croit». D'autres ont obtenu des résultats semblables.

«Au début, les élèves sont contents parce que c'est un peu magique, mais le plaisir finira par passer», explique la chercheuse Thérèse Laferrière. Le défi, selon elle, est de concevoir des outils pédagogiques efficaces avec le TBI.

Par exemple, le tableau permet à des écoles éloignées de se «voir», par écrans interposés. Ainsi, en France, certains cours d'anglais sont donnés par de vrais Anglais d'Angleterre, de l'autre côté de la Manche.

Sur le même modèle, le lien invisible du Net unit des écoles rurales du Québec grâce aux TBI. La même idée d'écoles numériques rurales bourgeonne en France. L'important, précise Thérèse Laferrière, est d'éviter de perpétuer les mêmes vieilles pratiques magistrales pour lesquelles un tableau vert s'acquittait bien de sa tâche.

Sur le Web, les idées d'activités pullulent: les enseignants qui se sont mis au Web 2.0 partagent leurs idées. Des professeurs d'art ont même lancé leurs classes dans la production de fresques entièrement virtuelles sur le TBI. Dans une oeuvre des élèves de l'école Paul-Émile-Pajot, les jeunes peuvent déplacer un danseur dans une fresque, créant une ¶uvre interactive et étudiant du même coup... la translation. Écrire des scénarios et des contes en commun, analyser et annoter la géographie du Québec du haut de Google Maps: seule limite, l'imagination.

Certaines choses ne changeront toutefois jamais. «J'ai assez hâte de ne plus avoir de maths», soupire un élève de l'école Pierre-Dupuy qui, pourtant, s'est laissé prendre au jeu-questionnaire mathématique au début du cours.
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