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Assïa Kettani 
1 octobre 2011  Société / Éducation
Des jeunes enseignants à l'école publique - La classe et l'université, ce sont deux choses bien distinctes !

Photo : Source Université de Montréal

« La première réunion parents-élèves est une étape dans la vie d'un enseignant »Avec un baccalauréat en enseignement en poche, de nouveaux diplômés intègrent chaque année les rangs des quelque 43 500 enseignants au secondaire que compte le Québec. Comment se passe leur formation? Est-elle suffisante pour répondre aux exigences et aux difficultés de l'enseignement dans les écoles publiques au Québec?

Avec ses 700 heures de stages obligatoires, la formation à l'enseignement au secondaire a la double ambition de former des enseignants à la fois spécialisés dans un domaine d'enseignement et habitués à la réalité des salles de classe. D'une durée de quatre ans, la formation compte deux volets essentiels: un volet théorique d'approfondissement de la discipline choisie, que ce soit français, anglais, mathématiques, sciences et technologie ou autre, et un volet pratique avec des cours de psychopédagogie, de didactique et bien sûr des stages.

«À travers ces stages, de longueur et de complexité variables, nous voulons que les jeunes enseignants soient habiles et à l'aise dès la première année», explique Pascale Lefrançois, vice-doyenne aux études de premier cycle de la Faculté des sciences de l'éducation et directrice du centre de formation initiale des maîtres de l'Université de Montréal.

Alors qu'environ 80 à 85 % des diplômés en enseignement secondaire se retrouvent dans le secteur public, une partie de la formation est spécifiquement axée sur les problématiques vécues par les enseignants. Si, entre la violence, le décrochage, les drogues ou les problèmes de motivation, on accuse l'école publique de tous les maux, les programmes de baccalauréat en enseignement de l'Université de Montréal intègrent par exemple des cours sur les milieux défavorisés, les élèves à besoins particuliers, la diversité ethnoculturelle ou encore l'environnement social. Autant d'aspects spécifiquement liés au contexte de l'école publique et qui existent peu dans les milieux de l'éducation privée payante.

Sur le terrain

Mais la véritable formation, selon de nombreux jeunes enseignants, ne débute qu'après avoir quitté les bancs de l'université. «Nos programmes abordent ces questions. Nous tentons de leur donner les meilleurs outils. Mais quand les jeunes diplômés arrivent dans la réalité scolaire, c'est un défi pour eux. Le décalage entre ce qui est enseigné à l'université et la réalité sur le terrain est inévitable», souligne Pascale Lefrançois.

Sont-ils prêts? Selon elle, devenir enseignant est aussi un apprentissage de terrain. «Tout ne peut pas être enseigné à l'université. Nous leur donnons le minimum nécessaire pour qu'ils puissent fonctionner correctement, mais il y a des choses qui doivent nécessairement s'apprendre sur place. L'enseignant qui n'a pas d'expérience peut encore développer ses compétences.»

Réalités

C'est un constat que peut confirmer Pascale Étienne, enseignante d'anglais à l'école secondaire De Mortagne, dont c'est la quatrième année d'expérience. «J'aurais aimé que, dans le cadre du baccalauréat, un ancien élève vienne nous voir pour nous dire que 90 % de ce que nous apprenons devra être mis de côté et qu'il faut utiliser notre pouvoir d'adaptation, de créativité. La gestion de cours ne s'apprend pas à l'université! Ce sont l'interaction avec les gens et la pratique qui sont importantes».

Entre ce qui est appris à l'école et ce qui se passe réellement, il ne faudrait donc pas se laisser surprendre. «Certains cours présentent la gestion de classe version bonbon. Dans les cours, il y a des choses à prendre ou à laisser. Ça peut être de petites choses, comme un élève qui refuse d'enlever sa casquette. Que faire? Si on se butte contre l'élève, on s'épuise pour rien et on perd la bataille devant le reste de la classe.»

Et pour apprendre à faire face, il n'y aucune recette miracle: seule l'expérience compte. «Cha-que enseignant apprend à gérer les problèmes et la dynamique avec le groupe. C'est un apprentissage personnel.»

Arrivent les parents

Parmi les surprises les plus fréquentes des jeunes enseignants fraîchement débarqués: les relations avec les parents des élèves. «Les parents sont l'une des hantises des futurs enseignants. Ce sont des acteurs de première ligne dans la formation des élèves, or il n'y a pas de cours de relations avec les parents. La première réunion parents-élèves est une étape dans la vie d'un enseignant», avance Pascale Lefrançois.

Dans les écoles publiques, l'engagement et les attentes des parents peuvent être radicalement différents de ceux des écoles privées, où les parents paient pour envoyer leurs enfants à l'école. Et pour Tania Longpré, qui a enseigné au sein de la commission scolaire de la Pointe-de-l'île pendant les deux ans qui ont suivi l'obtention de son diplôme, cette différence peut s'avérer cruciale. «Il arrive de rencontrer certains parents pour qui l'éducation n'est pas primordiale, qui ne présentent pas leur enfant à l'école ou alors qui ne connaissent ni le système scolaire, ni la langue. Dans ces cas, il est très difficile d'avoir un suivi avec les parents, alors que nous sommes conscients de l'importance de le faire.»

Frustrations

Mais la frustration vient surtout, selon cette jeune enseignante, de tout ce qu'on exige des enseignants et qui ne fait pas partie de leur champ de compétence. «Nous ne sommes pas psychoéducatrices, psychologues, infirmières, techniciennes en travail social, intervenantes ou mamans! Nous essayons d'enseigner du mieux qu'on peut, mais il faut laisser les enseignants enseigner! Il y a un besoin énorme de services aux étudiants. Il n'y a jamais assez d'aide, de psychologues, d'éducateurs, d'orthopédagogues, de soutien linguistique», lance-t-elle.

Est-ce suffisant pour décourager de jeunes enseignants? Malheureusement, c'est parfois le cas. «Plusieurs de mes amis ont quitté l'enseignement au cours des premières années», confie Tania Longpré, qui a quant à elle choisi de suivre une nouvelle formation pour s'orienter vers la formation aux adultes. Pascale Étienne avoue pour sa part avoir «pensé changer de carrière chaque année», mais les difficultés n'ont pas réussi à ébranler sa foi.

Nécessaire adaptation

Les formations doivent-elles évoluer pour mieux outiller les enseignants? Selon Pascale Lefrançois, c'est inévitable: la formation à l'enseignement ne cessera de s'adapter pour tenter de répondre à une réalité scolaire en constante évolution. «La formation à l'université est basée sur l'expérience passée. Or les jeunes enseignants vivent la réalité scolaire d'aujourd'hui. Nous sommes toujours à l'écoute des besoins des milieux scolaires pour y répondre.»

Et, quoi qu'il arrive, aucun enseignant, selon elle, ne peut prétendre tout savoir. «Nous cherchons à leur donner le plus d'expérience possible, mais c'est normal pour un enseignant de se poser des questions. Ce n'est pas parce qu'on a un bac qu'on est formé pour la vie. On n'a jamais fini d'apprendre, d'où l'utilité de la formation continue.»

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Collaboratrice du Devoir
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