Jean-Claude Leclerc 6 février 2012 Société / Éthique et religion Affaires et démocratie - Quand des avocats s'enthousiasment pour la CAQ
Photo : Clément Allard - Le Devoir
Quand La Presse lui a demandé comment il se fait que 46 avocats de BCF ont donné près de 20 000 $ à la CAQ, le patron, Me Mario Charpentier, a répondu: «C'est le fun de voir qu'il y a autant d'enthousiasme dans mon cabinet pour la Coalition pour l'avenir du Québec.» L'esprit démocratique serait-il donc devenu contagieux dans la Belle Province? Ou s'agit-il plutôt, comme La Presse le soupçonne, d'un autre cas de civisme à forte teneur lucrative? L'explication, peut-on croire, exige davantage de recherche.
Des ingénieurs et autres professionnels de la construction ont déjà été saisis, eux aussi, d'un bel élan politique, mais c'est le Parti libéral qui accueillait leurs dons. BCF avocats d'affaires traite aussi du «droit de la construction», mais là n'est pas l'avenir de cette firme. Elle excelle plutôt dans l'aide aux compagnies, familiales ou multinationales. Elle prend soin de leurs impôts jusqu'à la Barbade. Pourquoi alors choyer la CAQ, qui prône le nationalisme et l'intervention de l'État dans les affaires?
Écartons d'abord l'hypothèse que BCF voudrait faire mettre à l'épreuve la loi réservant aux seuls individus le droit de verser des fonds à des partis politiques. Certes, les firmes d'avocats ne répugnent pas toutes à prêter leurs services, comme certaines firmes de génie, à des dictatures ou à des compagnies qui bafouent les droits fondamentaux. Mais la plupart prennent garde de se mêler de contestations qui pourraient heurter leurs intérêts d'affaires.
De même, il serait exagéré de voir dans cet appui à la CAQ une mesure préventive à l'endroit du cabinet Charest et de sa politique de représentation égale hommes-femmes dans les hautes instances d'entreprises. La direction de BCF, il est vrai, ne compte que des hommes et les femmes, à en croire l'organigramme maison, sont fort majoritaires dans l'administration... subalterne. Mais, sait-on jamais, Québec pourrait imposer la parité, non plus seulement aux sociétés d'État, mais aussi dans les affaires.
Plus vraisemblable est l'explication selon laquelle Me Charpentier confondrait ses causes personnelles avec la mission de la firme qu'il préside. L'homme se dévouait déjà au sein de l'Action démocratique du Québec (la défunte ADQ, que d'autres patrons charismatiques veulent ressusciter). Le voilà désormais argentier de la CAQ. Il passe souvent le chapeau avec succès pour des oeuvres charitables où il est bénévole. Pourquoi n'aurait-il pas «organisé un événement», comme il dit, dans son propre bureau?
Certes, noteront des esprits chagrins, un patron jouit d'un ascendant particulier sur son personnel, surtout quand il sollicite des dons pour une organisation qui lui tient à coeur ou où il occupe un poste important. Mais les 150 avocats de BCF étaient libres de donner ou pas à la CAQ. «Il y a des gens de toutes les tendances chez nous, a dit Me Charpentier à La Presse, chacun est libre de faire ce qu'il veut.» Reste à voir par la liste du Directeur des élections combien d'avocats de BCF ont donné aux autres partis.
Des avocats de BCF qui ont donné à la CAQ, seulement une demi-douzaine l'avaient fait avant que la Coalition ne devienne un parti en bonne et due forme. L'enthousiasme en aura donc entraîné près d'une quarantaine. On est loin des cas de donateurs qui mobilisent dans leur zèle, comme on l'a vu ailleurs, femmes, enfants et autres prête-noms. Une bonne centaine, en effet, n'ont pas répondu à l'appel du maître. Se réservent-ils pour un poste de juge? Ou préfèrent-ils donner à un parti, s'il en reste, prônant la justice sociale?
De tous les donateurs de la CAQ, pas moins de 150 ont donné le maximum permis par la loi, soit 1000 $. Tous les donateurs de BCF n'ont pas été aussi prodigues; leur moyenne ne dépasse pas 500 $. En revanche, à Québec solidaire, des 2360 donateurs, seulement cinq ont versé le maximum. De toute évidence, avec si peu de souscripteurs et de ressources, QS n'a guère les moyens d'inaugurer une nouvelle ère au Québec, si radicaux que soient les groupuscules qui en forment la base.
Les forces fraîches de BCF rêvent d'un tout autre changement. D'après son manifeste, «BCF, c'est pratiquer autrement». C'est un partenaire. Les batailles d'egos n'y ont pas leur place. On travaille en équipe stratégique multidisciplinaire. «L'immobilisme cause la stagnation; l'audace provoque le changement.» Le droit des affaires n'a pas à être pris dans un carcan. «Il faut sortir des sentiers battus pour faire progresser les idées.» Bref, voilà comment votre entreprise pourra se démarquer de la «concurrence».
De tout temps, nos avocats ont été au coeur de la politique. Ils ont contribué à forger ces institutions et ces partis qui sont aujourd'hui dans une impasse. Autrefois, quand un candidat remportait dans un bureau de scrutin plus de votes qu'il n'y avait d'électeurs inscrits, il arrivait qu'on explique ce surcroît de participants par l'enthousiasme. Finie l'illégalité. De nos jours, nombre de juristes sont plutôt au coeur des grandes transactions d'affaires.
BCF doit sa naissance en 1995 à neuf professionnels «visionnaires» déterminés, explique le portrait de la firme, à «changer la façon de pratiquer le droit des affaires». Comment ce bureau a-t-il réussi à connaître une «croissance exponentielle»? Sa recette n'est pas un secret: «En basant ses services sur des valeurs d'humilité, de créativité, de générosité, d'intensité et d'authenticité, BCF s'est attiré la confiance d'entreprises de tous les secteurs d'activités, que ce soit au Québec, au Canada ou ailleurs dans le monde.»
Quel dommage que la CAQ soit apparemment le seul parti à bénéficier de cet enthousiasme.
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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.