Un nouveau Code de conduite exige de tous les employés de Radio-Canada/CBC, y compris les journalistes, qu’ils « exécutent avec loyauté les décisions prises par leurs dirigeants conformément à la loi et aident les ministres à rendre compte au Parlement et à la population canadienne ».
Cette apparente tentative d’ingérence du politique dans le journalistique fait sursauter les observateurs et les organismes de défense de la liberté de presse. La haute direction de la société d’État se fait au contraire rassurante et assure que les règlements éthiques garantissant d’indépendance journalistique prévalent toujours.
La Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) parle d’une «menace» et demande que le code litigieux soit «mis de côté et réécrit». Le communiqué publié hier par le plus grand regroupement de journalistes au Canada ajoute : « Une telle obligation est absolument contraire à ce qu’on peut attendre d’un diffuseur public, qui n’a pas à “ aider ” quelque politicien que ce soit. Il doit au contraire garder en tout temps sa pleine indépendance. »
Le Syndicat des communications de Radio-Canada (SCRC) a déposé un grief contre le code et demande à ses membres de ne pas signer ce qui est présenté comme un « serment d’allégeance ». « Quelqu’un s’est imaginé qu’un journaliste, c’est comme un fonctionnaire et qu’on peut lui appliquer les mêmes règles de vie, dit le président du SCRC, Alex Levasseur, en entrevue au Devoir. Cette même personne n’a pas compris ce que c’est qu’être journaliste et ce qu’il faut pour maintenir son indépendance vis-à-vis du pouvoir politique. […] Nous avons des clauses professionnelles dans la convention collective qui protègent l’intégrité de nos membres et nous allons donc les faire reconnaître.»
La direction de Radio-Canada/CBC balaie ces inquiétudes. « Notre code stipule clairement que son application se fait sous réserve de la Loi sur la radiodiffusion qui protège l’indépendance en matière de journalisme, de création et de programmation du radiodiffuseur public dans la réalisation de sa mission et l’exercice de ses pouvoirs, écrit au Devoir Marco Dubé, directeur des services des communications et porte-parole institutionnel de RC/CBC. L’indépendance dont jouissent nos employés dans l’exercice de leurs fonctions n’est aucunement compromise, conformément à nos normes et pratiques journalistiques. Nous partageons avec nos employés l’importance qu’ils accordent à notre relation sans lien de dépendance à l’égard du gouvernement.
M. Dubé explique que la révision du Code de conduite découle de l’imposition d’un code de valeurs et d’éthiques qui s’applique à l’ensemble des institutions fédérales depuis le 21 décembre. La publication de la nouvelle codification de la société d’État date du 2 avril. Elle a été découverte par le président Levasseur et un grief a suivi moins de deux semaines plus tard. Le litige a été révélé aux membres du SCRC ce week-end. Le journal Le Soleil a relayé publiquement l’information hier.
Le dernier Code de conduite datait de 2005. Le nouveau reprend une référence au respect de la démocratie et ajoute l’injonction de loyauté envers les ministres et le Parlement. Le code de conduite révisé prévient aussi que tout manquement grave au règlement est considéré comme « un acte répréhensible » et que la personne fautive « s’expose à des mesures disciplinaires pouvant aller jusqu’au congédiement immédiat ».
Volonté de contrôle
Le président du syndicat représentant les reporters se dit « très inquiet » par rapport à ce qui est décrit comme une volonté de plus de contrôler le diffuseur public. « Quand on regarde comment sont traités les budgets de la société d’État, comment certaines personnes ont été traitées, par exemple Alain Saulnier qui a été congédié de son poste de directeur général de l’information, à mon avis tout cela n’est pas sans lien, dit Alex Levasseur. Il y en a d’autres probablement qui vont sauter parce qu’ils sont de l’école qui souhaite conserver le bras de distance entre le diffuseur public subventionné et le gouvernement. »
Le professeur Marc-François Bernier, de l’Université d’Ottawa, ajoute l’exemple récent de l’intervention du ministère du Patrimoine canadien pour exiger le retrait de la série Hard du site de diffusion sur demande radiocanadien Tou.tv. Il n’en trouve pas moins cette histoire de code incroyable. « Je suis très surpris de voir ça», dit le spécialiste de l’éthique journalistique dans une entrevue téléphonique accordée depuis Paris, avant la diffusion de la position officielle de la haute direction de la société d’État. «[…] C’est un code qui traite Radio-Canada comme un ministère, et les journalistes comme des fonctionnaires. On peut donc croire à une sorte de texte standard. Comme si la direction avait copié-collé la politique générale de la fonction publique sans tenir compte des particularités propres au monde de l’information. »
Le professeur Bernier salue l’initiative de diffuser cette information pour la mettre en débat. Il souhaite maintenant que le gouvernement s’explique afin d’éliminer les craintes de tentatives de contrôle de l’information.
La FPJQ rappelle finalement les combats menés pour assurer la liberté de la presse particulièrement vis-à-vis du pouvoir étatique, bailleur de fonds. « La lutte pour préserver l’indépendance de Radio-Canada, qui a été périodiquement menacée sous divers gouvernements, est une lutte permanente qui doit se poursuivre, écrit la Fédération. À une époque, la loi prévoyait que Radio-Canada devait faire la ‟ promotion de l’unité canadienne ”. Cet objectif politique a finalement été remplacé par un objectif plus neutre de reflet de la réalité canadienne. »
Il a été impossible d’obtenir un commentaire de Michel Cormier, le nouveau directeur général de l’information de Radio-Canada.